Le RN a fait de l'ASE sa « grande cause ». Ses chiffres ne tiennent pas, ses solutions non plus. Voici les comptes, en France et dans les Bouches-du-Rhône, pièce par pièce.
Décryptage · le chiffre qu'on vous lance
Le 12 octobre 2026 à Moissac, Marine Le Pen a fustigé des départements défaillants alors que « les moyens consacrés à ces actions sont considérables : 12 milliards d'euros ». Le montant est exact : la DREES compte 11,7 milliards d'euros de dépense brute en 2024, et la ministre Stéphanie Rist a cité le même chiffre devant le Sénat le 20 octobre.
Ce que le chiffre ne dit pas : il a augmenté de 78 % en euros constants depuis 1998, et il ne suffit toujours pas. Le nombre de mesures de protection a crû de 54 % depuis 1996 alors que la population des moins de 21 ans est restée stable (+0,6 %). Près de 80 % de l'argent paie l'hébergement des enfants : foyers, maisons d'enfants, familles d'accueil. Ce sont des dépenses que les départements ne choisissent pas, puisque 79 % des accueils sont ordonnés par un juge.
Sur 11,7 milliards, l'État apporte en propre environ 421,6 millions en 2026 (programme 304, action 17), soit environ 3,6 %. Les crédits de l'État pour l'accueil des MNA passent de 101,3 à 43,8 millions (−57 %). La protection de l'enfance repose sur des départements dont 50 à 60 étaient en difficulté financière en 2025, contre 14 deux ans plus tôt.
Décomposition · où vont les 11,7 milliards
Répartition de la dépense brute d'ASE des départements en 2024. Elle n'inclut pas le personnel des départements, sauf la rémunération des assistants familiaux.
| Poste | Part | Ce que ça finance |
|---|---|---|
| Accueils dont 71,7 % hors famille d'accueil, 28,3 % en famille d'accueil | 80,4 % | Foyers, MECS, lieux de vie, assistants familiaux |
| Actions éducatives à domicile, sans placement | 6,1 % | AEMO et AED |
| Allocations −1,7 % par an en euros constants depuis 2010 | 2,8 % | Aides financières aux familles |
| Prévention spécialisée −2,3 % par an en euros constants depuis 2010 | 2,1 % | Éducateurs de rue |
| Dépense brute 2024 | 11 693 M€ | +4,6 % en un an en euros constants |
Source : DREES, L'aide sociale à l'enfance, édition 2026, p. 5 et 22. Le reste correspond à d'autres dépenses.
Un enfant accueilli coûte en moyenne 42 400 € par an. Une action éducative à domicile coûte 4 000 € (DREES, p. 9). Les postes qui permettent d'éviter un placement sont donc les moins chers, et ce sont eux qui reculent : prévention et allocations baissent depuis 2010. Quand on laisse la situation se dégrader, elle finit par coûter dix fois plus.
Six chiffres pour comprendre l'effondrement
Analyse · les besoins non couverts
Une décision de placement n'est pas une place. Quand le juge décide qu'un enfant doit quitter un domicile dangereux et qu'aucune structure ne peut l'accueillir, l'enfant reste chez lui. En mai 2024, le Syndicat de la magistrature a recensé au moins 3 335 placements non exécutés auprès de 176 juges sur 522, dont 397 en Ille-et-Vilaine, 300 en Loire-Atlantique et 248 dans le Nord. Une mesure d'AEMO attend souvent plus de six mois, parfois un an.
La commission d'enquête de l'Assemblée nationale, présidée par Laure Miller (EPR) et dont Isabelle Santiago (PS) était rapporteure, a rendu ses conclusions le 1er avril 2025. Elle décrit « une action publique profondément et structurellement dysfonctionnelle » et « un manque chronique d'implication de l'État ».
Personnel
34 200 assistants familiaux fin 2024, contre 37 603 en 2017. Âge moyen 54 ans, et 28 % ont 60 ans ou plus. La part des enfants confiés à une famille d'accueil est passée de 56 % en 2006 à 35 %.
Normes
La protection de l'enfance est le seul secteur de l'enfance sans taux d'encadrement minimal. Les règles des pouponnières datent de cinquante ans. Quatre décrets de la loi Taquet de 2022 n'étaient toujours pas pris en 2025.
Hôtels
Avant l'interdiction de février 2024, 7 500 à 10 000 mineurs vivaient à l'hôtel (IGAS, 2020). La Défenseure des droits et la commission d'enquête constatent que l'interdiction n'est pas toujours respectée.
Après 18 ans
23 % des sans-domicile nés en France sont d'anciens enfants placés. 43 % des jeunes protégés ont redoublé au moins une fois. 32 600 jeunes majeurs étaient accompagnés fin 2024.
Le danger documenté n'est pas qu'on place trop d'enfants : c'est qu'on ne parvient plus à protéger ceux que la justice a jugés en danger. Chaque placement non exécuté est un enfant laissé, sur décision écrite, dans le milieu dont un juge a voulu l'éloigner.
Zoom · Département des Bouches-du-Rhône
Le Département des Bouches-du-Rhône gère l'ASE pour 5 177 enfants confiés fin 2024 (DREES). En 2019, il y consacrait 480 € par habitant de moins de 20 ans, contre 632 € dans le Nord et 737 € en Seine-Saint-Denis. L'ASE pesait 17 % de ses dépenses d'aide sociale, contre 22 % en moyenne en métropole : seuls sept départements, tous plus âgés, faisaient moins (IGAS, rapport 2021-100R, p. 4 et 26).
Fonctionnement, opérations brutes. Fonction 51 jusqu'en 2023, puis fonction 421 avec le passage à la nomenclature M57 en 2024. Pourcentage = part dans le fonctionnement total du Département (notre calcul). Source : balances DGFiP, budget.urgence-marseille.fr. Les chiffres 2017-2020 coïncident avec ceux de l'IGAS.
| Bouches-du-Rhône | 2015 | 2024 | Évolution |
|---|---|---|---|
| Enfants confiés à l'ASE | 3 101 | 5 177 | +67 % |
| dont chez un assistant familial | 806 | 681 | −16 % |
| Dépense famille-enfance (2015 → 2025) | 199,4 M€ | 311,6 M€ | +56 % |
| Frais de séjour par enfant accueilli (notre calcul) | ≈ 44 800 € | ≈ 46 600 € | +4 %, soit ≈ −12 % après inflation |
Enfants : DREES, séries longues 1996-2024 (effectifs au 31/12). Coût par enfant : compte 65241 divisé par les enfants accueillis selon la DREES. Inflation : indice des prix à la consommation de l'INSEE, environ +19 % entre 2015 et 2024.
Le nombre d'enfants a donc augmenté plus vite que l'argent, et l'argent par enfant a reculé en euros constants. Dans le 13, 13 % des enfants confiés vivent chez un assistant familial, contre 34 % en métropole ; 64 % sont en établissement, contre 41 % (DREES 2024).
2018 : il manquait 604 places en établissement au regard des enfants confiés (CRC PACA, rapport de 2021, synthèse p. 3).
2021-2022 : jusqu'à 972 mesures d'AEMO en attente (août 2021). Un tiers des placements à domicile ordonnés par le juge n'étaient pas exercés (35 % mi-juin 2022). L'accueil d'urgence était occupé à plus de 100 %. Des enfants de moins de 3 ans restaient un à deux ans en accueil d'urgence. En 2021, 17 maisons d'enfants sur 28 n'avaient pas d'infirmière et 5 pas de psychologue (IGAS, rapport 2021-100R, p. 4-5, 60, 73).
Novembre 2025 : dix associations, qui représentent environ 80 % du secteur dans le 13, dénoncent une « maltraitance institutionnelle » et des baisses de crédits pour le milieu ouvert (France 3, 20/11/2025 ; Le Média social, 01/12/2025).
En 2025, pour la première fois depuis 2022, les dépenses réalisées des maisons d'enfants baissent (−2,3 %, à 164,0 M€), comme celles du milieu ouvert (−9,5 %, à 32,3 M€), en euros courants. Le rapport du budget 2026 annonce « une adaptation du système d'accueil départemental couplée à une maîtrise budgétaire et à une dynamique de déjudiciarisation » (délibération CD-2026-04-14-2, p. 5). Budget voté 2026 : 324,8 M€ pour la délégation PMI-famille-enfance, dont environ 220 M€ pour l'hébergement des enfants confiés (annexe 1 du BP 2026).
Le contrat départemental de prévention et de protection de l'enfance 2025-2027 prévoit 7,34 M€ de soutien de l'État pour 2025, dont 1,68 M€ versés directement aux établissements (CP-2025-12-12-40, p. 4-5). Le Département dit avoir reçu « près de 5,5 M€ » en 2025. Face à environ 291 M€ de dépense d'ASE réalisée cette année-là, cela fait moins de 2 %.
Contre-argumentaire · cinq thèses à l'épreuve des faits
Le 12 octobre 2026, Marine Le Pen a présenté son projet : recentraliser l'ASE, la rebaptiser « Aide sociale à la famille », « aider les parents avant de les séparer de leurs enfants » et lutter contre « des placements qui ne devraient pas être et pourtant sont » (propos rapportés par Mediapart, 27/10/2026). Chacune de ces idées se heurte aux faits.
Aucune étude ne donne ce chiffre. Selon Le Monde (13/10/2026), l'entourage de Marine Le Pen n'a pas su en indiquer l'origine. Cela reviendrait à dire que près d'un enfant placé sur deux l'est à tort. Or 79 % des accueils sont décidés par un juge des enfants après débat contradictoire, avec appel possible (DREES).
Le rapport souvent invoqué pour ce genre de chiffre, celui de Pierre Naves et Bruno Cathala (IGAS, 2000), a examiné 114 dossiers dans quatre départements, dont les Bouches-du-Rhône. Il ne parle nulle part de « placements abusifs ». Sa conclusion est même inverse :
Le problème mesuré, c'est l'inverse : 3 335 placements ordonnés et non exécutés, et 77 % des juges qui ont déjà renoncé à placer faute de place.
Quatre ans plus tard, le même parti dénonce des enfants « arrachés » à leur famille. Les enfants, eux, n'ont pas changé. Ce qui a changé, c'est le public visé : des parents défiants envers les institutions, à qui l'on dit que « Les Français ont peur pour leurs enfants », sous-entendu qu'on les leur prenne.
Marine Le Pen a lié l'ASE à « la lutte intraitable contre la pédophilie » et à des « réseaux », sans prononcer une seule fois le mot inceste (Mediapart). Les chiffres sont pourtant connus :
Son livret de 2022 écrivait lui-même : « selon une enquête de l'IPSOS, 54 % des violences sexuelles sont le fait de membres de la famille » (p. 8). Prôner aujourd'hui de « toujours préférer » la famille et de placer moins, tout en désignant des « réseaux » extérieurs, revient à renvoyer des enfants vers le danger le plus fréquent.
Les MNA et anciens MNA devenus majeurs représentent 46 800 personnes fin 2024, soit environ 12 % des 392 600 bénéficiaires de l'ASE (DREES, p. 29). Les nouvelles arrivées baissent : 13 600 en 2024, contre 19 400 en 2023 (−30 %). Chaque jeune est évalué : sur environ 42 000 jeunes mis à l'abri et évalués en 2024, environ un tiers a été reconnu mineur et confié (ordre de grandeur, notre calcul). Depuis 2022, l'inscription au fichier national d'appui à l'évaluation est obligatoire et une minorité reconnue ne peut plus être réévaluée.
Neuf enfants protégés sur dix ne sont pas des MNA. Désigner les étrangers ne fournit pas une seule place de foyer, ni un éducateur, ni un juge. Et c'est l'État qui a réduit de 57 % ses crédits pour leur prise en charge dans le budget 2026.
Recentraliser, c'est faire porter à l'État une dépense de près de 12 milliards par an. Or le contre-budget 2026 du RN (23/10/2025) ne contient aucune ligne pour la protection de l'enfance. Pour les collectivités, il prévoit au contraire une baisse de 5 milliards de la DGF des régions et intercommunalités. Selon l'analyse de l'Institut de l'entreprise (6/10/2026), le contre-budget 2027 prévoit un écrêtement de la TVA versée aux collectivités et réserve les prestations familiales aux familles dont un parent est français.
Les deux élus RN du conseil départemental (canton Marseille 6) ont voté pour le schéma enfance-famille 2023-2027, puis se sont abstenus sur le budget enfance-famille 2026, sans proposition chiffrée retrouvée dans les délibérations. La députée RN Gisèle Lelouis a interrogé le gouvernement sur les maltraitances dans les foyers marseillais (question écrite n° 3948, 2025). Elle y cite la saturation et la pénurie d'éducateurs, sans demander de moyens supplémentaires.
Tableau de synthèse
| Affirmation | Ce que disent les sources | Verdict |
|---|---|---|
| « 12 milliards d'euros » de moyens « considérables » | 11,7 Md€ en 2024, +78 % en euros constants depuis 1998. L'État en finance environ 3,6 %. | Chiffre exact, conclusion fausse |
| « 100 000 placements abusifs » | Aucune source. 79 % des accueils sont judiciaires. Le rapport Naves-Cathala dit l'inverse. | Faux |
| « Toujours préférer une famille à une institution » | Il manque des familles d'accueil : −9 % depuis 2017, âge moyen 54 ans, à peine 13 % des enfants confiés dans le 13. | Impossible sans moyens |
| Les « faux mineurs » étrangers | Environ 12 % des bénéficiaires, flux en baisse de 30 % en 2024, évaluation systématique. | Bouc émissaire |
| « Réseaux » et « pédophilie » | 81 % des agresseurs sont des membres de la famille selon les témoignages reçus par la CIIVISE. Le RN écrivait 54 % en 2022. | L'inceste effacé |
| Recentralisation par l'État | Aucun crédit dans les contre-budgets du RN, et des baisses de dotations aux collectivités. | Non financé |
Chronologie · vingt ans d'alertes
Le projet de loi relatif à la protection des enfants a été adopté par l'Assemblée le 21 juillet 2026, avec les voix du RN (378 pour, 7 contre, 173 abstentions). Le Sénat l'examine en séance à partir du 27 octobre. Le texte encadre la durée des placements, renforce le contrôle d'honorabilité, l'agrément des assistants familiaux et l'encadrement de l'intérim. Il ne crée aucun crédit propre : le gouvernement ne prévoit que 52 M€ de mesures nouvelles dans le PLFSS 2027.
Synthèse
L'ASE va mal, et les dysfonctionnements sont documentés depuis vingt ans par la Cour des comptes, l'IGAS, la CRC, le Parlement et la Défenseure des droits. La dépense atteint bien près de 12 milliards d'euros. Dans les Bouches-du-Rhône, le Département dépense moins que les départements comparables et parle désormais de « maîtrise budgétaire ».
L'idée qu'on placerait trop, et à tort. Les « 100 000 placements abusifs » n'ont aucune source, la majorité des accueils sont décidés par un juge, et le RN lui-même soutenait l'inverse en 2022. La recentralisation n'est pas une solution en soi, et il ne prévoit pas un euro pour la financer.
Le manque de places, de juges, d'éducateurs et de familles d'accueil, et le désengagement financier de l'État (environ 3,6 % du financement). Il occulte aussi l'inceste, qui est la première forme de violence sexuelle sur les enfants. Moins placer sans plus de moyens, c'est laisser davantage d'enfants dans le danger.
Ce que demandent la commission d'enquête et les professionnels : une loi de programmation pluriannuelle avec un fonds dédié, des normes d'encadrement, un plan de recrutement et de revalorisation des éducateurs et des assistants familiaux, des juges des enfants en plus, et la compensation intégrale par l'État de toute charge nouvelle imposée aux départements.
Annexe · pour décrypter le jargon
La protection de l'enfance parle une langue d'initiés. Pour en débattre, il faut d'abord la comprendre.
Accompagnement d'un enfant dans sa famille, décidé avec l'accord des parents, sans juge. Coûte environ 4 000 € par an et par enfant.
Même principe que l'AED, mais ordonnée par le juge des enfants. Délai moyen d'exécution d'environ 4 mois en France. Jusqu'à 972 mesures en attente dans le 13 en 2021.
Service des départements chargé de protéger les mineurs en danger et certains jeunes majeurs : 392 600 bénéficiaires fin 2024, 11,7 Md€ de dépense brute.
Professionnel agréé et salarié qui accueille des enfants confiés chez lui : 34 200 fin 2024, âge moyen 54 ans.
Créée en 2021, elle a recueilli près de 30 000 témoignages et rendu son rapport en novembre 2023 : 160 000 enfants victimes chaque année.
Juridiction financière qui contrôle les collectivités. La CRC PACA a examiné l'ASE des Bouches-du-Rhône en 2021, puis l'accompagnement des jeunes majeurs en 2024.
Principale dotation de l'État aux collectivités. Le contre-budget 2026 du RN la réduisait de 5 Md€ pour les régions et intercommunalités.
Service statistique des ministères sociaux, source de la plupart des chiffres nationaux de cette page.
Corps d'inspection de l'État. Son rapport 2021-100R, publié en 2022, a passé au crible l'ASE des Bouches-du-Rhône.
Alerte transmise au département sur un enfant peut-être en danger. Elle doit être évaluée rapidement : en 2023, les maisons départementales de la solidarité du 13 évoquaient un délai d'un mois et demi.
Établissement, le plus souvent associatif, qui héberge des enfants confiés. Payé au prix de journée : 164 M€ dans le 13 en 2025.
Mineur étranger sans parent en France, protégé comme tout enfant en danger après évaluation de sa minorité : environ 12 % des bénéficiaires de l'ASE.
Le jeune vit en foyer, en MECS, chez un assistant familial ou chez un tiers. 224 700 enfants et jeunes étaient accueillis fin 2024, dont 79 % sur décision d'un juge.
Loi votée chaque automne. Le PLFSS 2027 prévoit 52 M€ de mesures nouvelles pour la protection de l'enfance.
Sources
Les mentions « notre calcul » signalent une déduction de notre part à partir des sources citées. Les chiffres budgétaires du Département distinguent le budget voté (BP) du compte réalisé (CA). Une erreur ? Écrivez à contact@urgence-marseille.fr.